Me Abdoulaye Wade: Ce que je ne pardonnerai jamais à Macky Sall

Publié le par Evariste DJETEKE

Me Abdoulaye Wade: Ce que je ne pardonnerai jamais à Macky Sall

Abdoulaye Wade dit tout. Dans cet entretien en exclusivité sur la Sen Tv, l’ancien président de la République qui prépare activement son retour, revient sur bien des sujets chauds de l’actualité nationale. De la Crei, à l’affaire Karim Wade, en passant par Khalifa Sall, la tête de liste de la Coalition gagnante, «droit dans ses bottes» et manifestement dans une grande forme, solde ses comptes. Il dit son amertume et garde intactes ses ambitions. Wade qui compte venir et battre campagne, fait part de ses regrets et trace sa ligne. Bref, c’est un «Pape du Sopi» en verbe et en verve qui a été interrogé par Ahmed Aïdara, envoyé spécial de Sen Tv à Versailles.

Votre désignation comme tête de liste a suscité l’étonnement de beaucoup de Sénégalais…

Cela peut étonner en ce sens que les Sénégalais sont sur le chemin de l’apprentissagede la démocratie, nous ne sommes pas encore arrivés à son terme certes, mais nous sommes sur la voie. C’est un processus qui a débuté avec Senghor, moi aussi j’y ai contribué, mais il reste à faire. Être président de la République puis Premier ministre, cela c’est vu, de même qu’être président ensuite député.Ce sont des responsabilités que le peuple vous confie et qui traduit tout l’espoir qu’il vous porte. Ce qui étonne les gens, d’après les échos qui me sont parvenus, c’est lePourquoi ?


Malgré mon âge, 91 ans – et je rends grâce à Dieu- qu’est-ce que je fais toujours dans la politique au point d’être tête de liste ? Mais ma conviction est que, tant que l’être humain est en vie, il n’est pas exempté de travail. Mais on doit effectuer un travail qui est conforme à son âge et à ses facultés. Car, quel que soit l’âge que l’on a, on a toujours la possibilité d’effectuer un travail qui est en accord avec ses capacités. Ce n’est pas pour rien que KoccBarma disait que «les personnes âgées ont toujours leur place dans la société» (Ndlr, Magmaat na bayi ci rew). Quand les gens sont dans le désarroi, ils ont toujours recours à l’expérience et à la sagesse des Vieux.

Pour ce qui me concerne, si j’ai décidé de prendre part à ces élections, ce n’est pas de mon propre gré. Le Sénégal est en train de tomber en déliquescence. Le Sénégal que j’ai légué est gâté, du moins d’après ce que j’ai ouïe dire, car je n’y suis pas allé. Mais d’après les échos qui me parviennent de partout et qui viennent de toutes les catégories de personnes, c’est que le Sénégal est gâté, la vie y est dure. Ce que les gens souhaitent, c’est le redressement de la situation pour que le pays puisse aller  de l’avant. C’est pourquoi, je ne peux pas rester insensible devant de tels propos. 

C’est ce qui m’a poussé à m’investir où que je puisse me trouver. Mon parti et ses alliés réunis dans WattuSenegaal m’ont demandé que je sois tête de liste. Je leur ai rétorqué que si cela pouvait les aider à gagner, pourquoi pas ? C’est cela qui explique ma décision de participer à ces élections et non la course à un quelconque poste, car le président de la République est au dessus de tous les postes. Mais, après l’avoir exercé, si l’on te confie une responsabilité qui va dans le sens d’améliorer les conditions des Sénégalais, d’autant que le pays traverse des difficultés, je ne peux pas me permettre de rester indifférent.

 Certains estiment que sans Wade le Pds ne représente rien. Êtes-vous de cet avis ?


 

Nul n’est indispensable, quel que soit par ailleurs l’immensité de la tâche que tu as pu accomplir. Dès lors qu’on meurt, on est remplacé, même si par ailleurs ton remplaçant ne parvient pas à égaler tes performances. C’est vrai que vu la manière dont j’ai managé le Pds, si je disparaissais je serai remplacé, mais je reconnais que j’ai été négligeant pour ce qui concerne la formation. Parce que la formation, ce n’est pas apprendre et avoir des diplômes. Cela, je l’ai amené au Sénégal. Quand j’ai décidé qui quiconque entrait à l’Université bénéficierait d’une bourse ou d’une aide équivalente, c’est là que j’ai su qu’il y aurait beaucoup de cadres.


J’avais décidé, lors de la formation de mon premier gouvernement en 2000,d’y inclure des femmes ingénieures en Ponts et Chaussées. Malheureusement, je n’ai pas pu en trouver. Quelques années plus tard, j’ai reçu beaucoup de courriers venant de la part de nombre de jeunes filles diplômées du Canada, de Moscou, de Paris etc., qui prétendaient avoir décroché leur parchemin dans ce domaine.C’est pourquoi, aujourd’hui, nous avons beaucoup d’instruits mais cela n’est pas toujours suffisant, car c’est le savoir qui développe un pays. 

Raison pour laquelle je m’étais dit qu’au Sénégal, il y a 27 mille villages et j’ai essayé de construire une classe dans chaque village. Et on est obligé, chaque année, d’en construire une autre pour que la formation puisse continuer.Vous savez, autrefois, il était impensable pour un paysan d’espérer que son fils puisse avoir le Bac. Même pour certains fonctionnaires qui servaient à l’intérieur du pays, il leur était difficile de trouver des écoles où leurs enfants pourraient étudier. 

C’est ainsi qu’il les envoyait à Dakar, Saint-Louis etc., où ils pourraient apprendre. Mais, au moment où nous parlons, j’ai construit des lycées et des collèges dans chaque région et même une université ou un embryon d’université. De sorte qu’il est possible aujourd’hui, pour les jeunes de l’intérieur du Sénégal, de poursuivre leur études jusqu’à l’obtention de leur maîtrise sans venir à Dakar.

Aujourd’hui, le Pds est accusé d’avoir brisé l’unité de l’opposition…

Je ne les ai pas trouvés unis, c’est moi qui les ai appelés pour les pousser à l’union. Je voulais que l’on confectionne une liste unique pour les législatives. À défaut que chacun aille de son côté et que l’on se regroupe une fois à l’Assemblée, pour voir comment on peut travailler pour le Sénégal…

 Mais, pour ce qui concerne la présidentielle, il vaut mieux que chacun présente son candidat. Nous avons essayé de mettre une liste commune, mais cela n’a pas abouti et je n’ai pas été surpris. Car, tous les leaders de parti voulaient être tête de liste et cela n’est pas possible. Certains se sont crus plus forts qu’ils ne l’étaient en réalité.

Celui qui est avec le Pds et qui est conscient du fait que ce parti détient la force parmi tous les partis du Sénégal, mais qui s’obstine à vouloir être devant, ne veut pas travailler mais cherche plutôt à détruire. C’est cela qui a causé tous ces problèmes, mais nous n’avons pas brisé l’unité. C’est ceux qui ont eu des ambitions irréalisables qui sont responsables de tout ce qui a été détruit.

On a vu Abdoulaye Wade appeler au soutien en faveur de Khalifa Sall. N’est-ce pas cela qui les a renforcés ?


Pour ce qui concerne l’affaire Khalifa Sall, il convient d’abord d’apporter un certain nombre de clarifications. Au début, avant même qu’il ne soit arrêté quand nous l’avons entendu s’exprimer, nous avions cru que comme Karim Wade qui ne lui avait rien fait, il était lui aussi victime d’un acharnement de la part de Macky Sall, qui se disait qu’il pouvait lui créer des problèmes en le battant aux élections. C’est ainsi que nous avons dit qu’il fallait le soutenir, mais Khalifa Sall n’a jamais soutenu Karim.Du moins, je ne l’ai jamais entendu. Khalifa Sall a sa propre vision et ses idées, de même que nous.


Lui, sa vision et ses idées ne lui ont pas permis de soutenir Karim, contrairement à nous, car notre vision et nos idées, en tant que démocrates, nous ont conduits à le soutenir. C’est ainsi que le Pds et les Karimistes l’ont soutenu. Quand Karim a été accusé par Macky Sall, nous avons saisi les tribunaux internationaux, et partout nous avons eu gain de cause. Que ce soit à Genève, à Paris, nous les avonsbattus. Même quand ils ont interjeté appel, nous les avons encore battus. 

Car ils ont dit que Karim a été injustement condamné. Suite à cela, les accusateurs de Karim sont allés à Paris avec leur parodie de jugement, concocté à Dakar par des magistrats conditionnés, dans le but de les faire appliquer par la France. Ce pays leur a opposé une fin de non recevoir en leur faisant savoir qu’un tel jugement ne pouvait être appliqué dans leur pays, car il n’était pas conforme aux lois qui y étaient en vigueur. C’est ainsi qu’ils ont été chassés par le tribunal de grande instance de Paris.

Quand Macky Sall a été débouté, il a interjeté appel…Et comment comprenez-vous qu’il ait créé un tribunal qui ne permettait pas l’appel à Dakar et qu’il le demandait à Paris ? Soit on veut d’un appel, soit on n’en veut pas. Mais il s’est dit que l’appel est bon pour la France mais pas pour le Sénégal. C’est ce qu’il a fait. Mais tout cela ne nous surprend pas.

 N’avez-vous pas une part de responsabilité dans cette situation en ne supprimant pas la Crei qui est une juridiction d’exception ?

 Peut-être que j’ai une part de responsabilité, car quand j’étais dans le gouvernement de Diouf, il m’avait dit qu’il avait créé la Crei dans le but de faire juger rapidementet sanctionner ceux qui pillaient les deniers publics. Pour ma part, je lui ai rétorqué que c’était une bonne idée, mais c’est la manière dont ce tribunal a été créé qui pose problème. Finalement, Abdou Diouf m’a même dit qu’il avait décidé de renoncer à demander quoi que ce soit, car les plaintes s’amoncelaient et beaucoup de gens s’adonnaient à la délation. Ce qui a fait qu’il a fini par le mettre enveilleuse. 


Et durant les 20 ans qu’il a été au pouvoir, ce tribunal n’a eu à juger que 2 personnes. Quand je suis arrivé, je ne l’ai pas supprimé, car comme je l’avais combattu, les gens auraient dit que j’avais l’ambition de protéger certains. C’est pourquoi je l’ai conservé sans l’approcher ni le toucher. Je n’y ai traduit ni Abdou Diouf ni les gars de Senghor, alors que je pouvais le faire. J’ai laissé cette juridiction en place tout en disant que tous ceux qui devaient être jugés le soient dans des tribunaux de droit commun. 

Si je n’ai pas supprimé ce tribunal, c’est parce que je n’aurais jamais imaginé que celui qui me remplacerait le ressusciterait. Vous savez pourquoi ? C’est parce qu’en droit, ce tribunal n’existait plus, car après son institution en 1982, une autre loi a été produite, moins de deux après, qui prenait en compte l’armature juridique du Sénégal tout en ignorant la Crei. 

Même dans ma Constitution de 2001, la Crei n’y figure pas. Donc, elle n’existait plus…C’est pourquoi je n’ai pas jugé bon de la supprimer. D’ailleurs, comment peut-on ressusciter une institution morte ? Ça, je ne l’ai jamais appris en droit. C’est ainsi qu’il a nommé ses magistrats, il a dressé une liste de 20 personnes qui étaient ciblées par la Crei, et seul Karim a été jugé.

J’aurai compris si Karim était le premier sur la liste. Mais non, et on a remué ciel et terre, avec des enquêtes et des commissions rogatoires, pour chercher des preuves compromettantes contre Karim. Mais ils ont fait chou blanc. Macky Sall doit dire combien d’argent il a dépensé sans rien trouver. Le seul argent qu’il trouvé m appartient. Dans le domaine bancaire, si l’on détient de l’argent dans son compte, il y a ce que l’on appelle la traçabilité. Pourquoi donc n’a t-il pas essayé de suivre les traces ?C’est parce qu’il sait qu’il aboutirait à mon compte.


 

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