Idriss Deby Itno, l’indéboulonnable président du Tchad

Publié le par Evariste DJETEKE

Idriss Deby Itno, l’indéboulonnable président du Tchad

Le chef de l’Etat, au pouvoir depuis 1990, a prêté serment lundi pour un cinquième mandat alors que le pays sombre dans la crise économique. Pour l’Occident, il est un pion important dans la lutte contre le terrorisme

Idriss Deby Itno a été investi président du Tchad pour la cinquième fois consécutive lundi, quatre mois après sa réélection en avril 2016. Depuis vingt-six ans, il se maintient à la tête du pays, malgré le chaos qui menace aux frontières: la Libye est déchirée par une guerre civile, le Soudan divisé et meurtri et la secte Boko Haram ravage le Nigeria. Mais le président Idriss Deby gouverne le Tchad d’une main de fer, non sans soutien de la communauté internationale.

Idriss Deby est avant tout un colonel. En 1982, sous le régime de Hissene Habré, il est nommé commandant en chef de l’armée nationale tchadienne. Après une formation en France, il devient le conseiller du président, jusqu’à ce que celui-ci l’accuse de planifier un coup d’Etat. A la suite d’une rébellion menée de loin, il prend le pouvoir en 1990 et devient président, réélu tous les cinq ans depuis lors.

Idriss Deby tient son pouvoir de l’armée, comme l’explique Roland Marchal, chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CRNS), spécialiste de l’Afrique Sub-Saharienne et des conflits armés. «Il y a deux corps d’armées. L’armée nationale du Tchad qui compte environ 13 000 hommes, et la garde présidentielle, qu'il faut appeler garde prétorienne, de 15 000 hommes.Cette dernière a le contrôle des armes lourdes et des moyens aériens. Elle est polarisée autour du président lui-même et de son ethnie, les Zaghawas, qui représente près de 80% des effectifs. Toute contestation politique aura affaire à cette garde.»

Un pouvoir arbitraire

La cooptation, le népotisme et la répression comptent pour beaucoup dans la gestion d’Idriss Deby. Le clan présidentiel, composé de sa famille élargie «a la mainmise sur les ressources, la gouvernance civile, militaire, financière. Même si la Constitution tchadienne est très démocratique, la réalité est toute autre, ajoute le chercheur. C’est un pouvoir arbitraire: justice, gouvernance n’obéissent qu’aux désirs du maître Deby. Des ministres et des députés peuvent être arrêtés, emprisonnés sans aucune procédure ni enquête, puis retourner à leurs postes officiels sitôt libérés, comme ce fut le cas pour le député Gali Ngothé Gatta».

Démonstrations de force, fraudes, clientélisme ethnique sans aucun respect pour les principes de gouvernance. Que fait donc la communauté internationale? Elle détourne le regard, mais soutient discrètement le régime – que ce soit la France, les Etats Unis ou l’Union européenne. En témoigne la visite à Idriss Deby du ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Drian, après l’élection présidentielle de 2016, mais aussi celles de Christine Lagarde présidente du FMI, ou de Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères en 2015.

La situation sociale va se dégrader jusqu’à devenir intenable. Idriss Deby et son armée ne pourront rien faire face à la colère. Et nous continuerons à lutter, de manière légale et pacifique.

Roland Marchal analyse: «Malgré l’état déplorable du pays sur le plan économique, sur la gouvernance, l’Union européenne, le FMI, la Banque mondiale accordent aides et soutien au pays. Comparé à la moyenne africaine, le Tchad est une exception.» Et pourquoi ce traitement de faveur? «La puissance militaire stable que représente le Tchad. Le discours appelle à fermer les yeux sur la situation intérieure du pays sous prétexte de lutte contre le terrorisme, qui ne peut avoir lieu sans le commandement d’Idriss Deby. Si l’opposition venait à prendre le pouvoir, cela poserait problème aux Occidentaux, car l’armée servirait moins leurs intérêts.»

La contestation se fait en revanche entendre à l’intérieur du pays. Le parti d’opposition de Saleh Kebzabo, l’Union nationale pour le développement et le renouveau, dénonce le comportement du président et sa réélection. «Nous manifestons pour montrer à l’opinion nationale et internationale que ce vote est illégal et illégitime, assène le leader de l’opposition. C’est un coup d’Etat, avalisé par la présence silencieuse de la France.» Mais face à la crise sociale et économique que connaît le pays, la manière d’exercer le pouvoir du président ne saurait tenir. «L’Etat n’a plus d’argent, poursuit Saleh Kebzabo, il ne peut plus payer les fonctionnaires, les factures intérieures et extérieures, les retraites. La population rurale souffre le plus: pas de nourriture, de logement, d’infrastructures. La situation sociale va se dégrader jusqu’à devenir intenable. Idriss Deby et son armée ne pourront rien faire face à la colère. Et nous continuerons à lutter, de manière légale et pacifique.» GRAT avec Le temps

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